Il y a environ 6,50 € de certificats d’économies d’énergie dans un plein de 50 litres. Ils ne figurent pas sur votre ticket. D’autres se cachent dans vos factures d’électricité, de gaz ou de fioul. En Corse, l’addition représenterait près de 200 € par ménage et par an.
Vous payez. Mais vous ne voyez ni la ligne, ni le prix, ni la destination de cet argent.
Derrière cette somme se cache un marché de plusieurs milliards d’euros, créé par l’État et financé par nos dépenses d’énergie. Ce marché possède sa propre unité, le MWh cumac (mégawattheure cumulé et actualisé) : une sorte de monnaie dont le prix fluctue.
Les MWh cumac s’achètent et se revendent directement entre professionnels autorisés par l’Etat. Mais leur coût, lui, finit dans nos pleins et nos factures, sans jamais apparaître clairement.
En revanche, lorsqu’il faut savoir combien a été prélevé en Corse, qui a encaissé cet argent et quelle part est revenue sur l’île, la transparence disparaît.
Ce système porte un nom suffisamment technocratique pour décourager les curieux : les certificats d’économies d’énergie, ou CEE. Créé par une loi de 2005 et entré en vigueur en 2006, il devait faire financer les économies d’énergie par ceux qui en vendent.
Vingt ans plus tard, une question toute simple reste sans réponse claire : payons-nous pour nos économies d’énergie, ou pour alimenter un marché devenu incontrôlable pour le citoyen ?
Premier volet : ce que nous payons.
Un prélèvement de 60 millions d’euros par an pèse sur la Corse. Il n’apparaît sur aucun ticket, dans aucun budget, et n’a jamais été voté par personne. Voici comment il fonctionne, et combien il vous coûte.
Vous vous arrêtez à la station. Vous mettez 50 litres. Les chiffres défilent, vous payez, vous repartez.
Dans ce que vous venez de régler, il y a environ 6,50 euros hors TVA qui ne financent ni le carburant, ni le transport maritime, ni la marge du dépôt, ni la station. Ils ne vont pas non plus à l’État.
Et si vous ne conduisez pas, ne vous réjouissez pas trop vite : la même chose se trouve sur votre facture d’électricité, sur votre livraison de fioul, sur vos bouteilles de gaz.
Cet argent finance des travaux d’économies d’énergie. Chez quelqu’un d’autre. Le plus souvent sur le continent.
Ça s’appelle les certificats d’économies d’énergie. Ça n’apparaît sur aucun ticket, dans aucune statistique de prix, dans aucun budget public. Et ça représente, pour la Corse, de l’ordre de 60 millions d’euros par an.
Comment on en arrive là ?
L’État voulait faire isoler des logements. Ça coûte des milliards.
Il ne voulait pas payer avec l’argent public. Il ne voulait pas non plus créer un impôt. Un impôt, ça se vote, ça se voit, et ça se reproche à celui qui l’a créé.
Alors il a inventé autre chose. Il a ordonné aux vendeurs d’énergie de payer à sa place. En sachant parfaitement que ceux-ci répercuteraient la charge sur leurs clients.
Le mécanisme tient en quatre temps:
- L’État fixe une dette
Pour chaque mètre cube de carburant, chaque kilowattheure d’électricité, chaque litre de fioul vendu, le fournisseur doit faire réaliser un volume donné de travaux d’économies d’énergie, chez n’importe qui, n’importe où en France. - L’État délivre des certificats
Chaque chantier réalisé (isolation, pose d’une clim réversible…) produit un reçu. C’est ça, un certificat d’économies d’énergie : un titre inscrit sur un registre national, qui atteste qu’une isolation, une chaudière ou une pompe à chaleur a bien été installée quelque part. Sa valeur dépend des économies attendues.
- Ces reçus servent à rembourser la dette
Ils s’achètent. En fin de période, le fournisseur présente à l’État un volume de certificats équivalent à ce qu’il doit. Il peut les avoir obtenus en finançant lui-même des travaux, ou les avoir rachetés à quelqu’un d’autre. Car ces titres se négocient : il existe un marché, des courtiers, un cours qui monte et descend. C’est ce marché qui donne au dispositif son prix, et à cet article ses montants en euros.
- Vous remboursez
À la pompe, un peu moins de 13 centimes par litre. Sur les autres énergies, à proportion de ce que vous consommez.
Ce n’est pas une taxe : l’argent ne transite pas par le Trésor public, sauf la TVA, qui s’applique par-dessus comme sur n’importe quel coût.
Ce marché n’est pas libre : l’État décide du nombre de certificats que les fournisseurs devront réunir. Plus il augmente l’obligation, plus la demande et le coût peuvent monter.
La Cour des comptes emploie le terme de « quasi-taxe ». En clair : un prélèvement obligatoire qui n’apparaît dans aucun budget, et dont personne n’a jamais voté le niveau.
À l’échelle nationale, le dispositif a coûté environ 6 milliards d’euros par an en 2022 et 2023, selon la Cour des comptes.
Depuis le 1er janvier 2026, l’obligation a été relevée de 27 %. Aux cours actuels, elle représente de l’ordre de 11 milliards d’euros par an.
Ce que la Corse paie
Les chiffres qui suivent n’existent nulle part. Ni l’État, ni les fournisseurs, ni les collectivités ne les publient. Il faut les reconstituer soi-même, à partir d’un décret, de deux fichiers de statistique publique et d’une cotation mensuelle.
Les voici, pour une année pleine, sur la base des volumes 2024.

Le gaz en citerne et en bouteille s’y ajoute, sans que les données publiques permettent de connaître la quantité réellement soumise aux CEE.. Le total réel est donc un peu supérieur.
Environ 168 euros par habitant et par an, consommation touristique et professionnelle comprises. Pour un ménage ordinaire (une à deux voitures, un logement chauffé) , comptez de l’ordre de 200 euros par an. Un ordre de grandeur, pas une moyenne : tout dépend du kilométrage.
Près de la moitié des Corses vivent dans des communes peu denses, où la voiture n’a pas d’alternative.
Cet ordre de grandeur n’a rien d’insulaire : la Cour des comptes évalue à 164 euros la contribution moyenne d’un ménage français en 2023, soit un peu plus de 4 % de ses factures d’énergie.
Elle mettait alors en garde. Si l’obligation venait à doubler, l’hypothèse discutée à l’époque, la facture par ménage pourrait atteindre 500 euros, et encore, « dans une fourchette basse ».
L’obligation n’a pas doublé. Elle a été relevée de 27 % au 1er janvier 2026.
Le prélèvement est strictement proportionnel au nombre de litres et de kilowattheures. Il pèse donc le plus lourd sur ceux qui n’ont aucune alternative à la voiture.
C’est l’exact contraire d’un impôt progressif.
Personne n’est exempté. Le retraité qui ne conduit plus paie sur son électricité. Le locataire sans voiture paie sur son gaz. C’est le prélèvement le plus universel qui soit, et le seul dont personne n’a jamais entendu parler.
Parmi eux, 24 500 abonnes au gaz de ville de Bastia et d’Ajaccio, qui paient cette obligation sur un réseau dont la fermeture est programmée pour 2038.
Le protocole entre l’État et la Collectivité prévoit 8 000 euros par logement pour les logements sociaux et privés chauffés au gaz, 2 400 euros pour ceux qui ne l’utilisent que pour la cuisson ou l’eau chaude.
Reste à savoir quand, pour qui, et avec quel reste à charge. En attendant, ils paient.
Dans le deuxième volet
Maintenant que nous savons ce que les Corses versent, reste la question qui fâche : qu’est-ce qui revient en Corse ?
Le deuxième volet y répondra avec les chiffres du registre national. Un poste y écrase tout le reste et fait de nos deux départements les plus lumineux de France métropolitaine. De véritables étoiles vues depuis l’espace.
Mais pendant que les lampadaires captent toute la lumière, les ménages les plus modestes restent dans l’ombre.
À suivre…
Méthode
Aucune administration ne publie le coût de ce dispositif par territoire. Les montants ci-dessus sont une obligation théorique territorialisée : les coefficients réglementaires appliqués aux volumes d’énergie vendus en Corse. Ce n’est pas le relevé des obligations réellement déclarées par les fournisseurs, qui n’est pas public.
Sources détaillées et réserves
Sources
Coefficients d’obligation : articles R. 221-4 et R. 221-4-1 du code de l’énergie ; décret du 27 octobre 2022 pour la cinquième période, décret n° 2025-1048 du 30 octobre 2025 pour la sixième. Carburants hors GPL 8 718 kWhc/m³ ; électricité 0,731 kWhc/kWh ; fioul domestique 11 078 kWhc/m³, part ménages et tertiaire 84,7 % ; GPL hors carburant 0,904 kWhc/kWh PCS ; obligation « précarité » égale à 36,4 % de l’obligation classique.
Valorisation : indice spot du registre national de janvier 2026, 9,07 €/MWh cumac en classique et 16,22 € en précarité, arrondis à 9 et 16 €. Cet indice varie : en mars 2026, il s’établissait à 8,89 € et 16,49 €. Le registre publie aussi une série « toutes transactions », plus basse ; les deux ne se mélangent pas.
Volumes d’énergie : SDES, ventes annuelles de produits pétroliers par département et consommation d’électricité à la maille région, millésime 2024, départements 2A et 2B. Conversion tonnes vers volumes aux densités usuelles.
Réseau de gaz : compte rendu d’activité 2024 du concessionnaire, concession de Bastia, pour les volumes facturés et le nombre d’abonnés. Sortie des concessions gazières : programmation pluriannuelle de l’énergie.
Coût national et part de l’intermédiation : Cour des comptes, rapport d’évaluation du dispositif des certificats d’économies d’énergie, septembre 2024, et audition devant la commission des finances de l’Assemblée nationale.
Franchises : l’obligation ne porte que sur les ventes dépassant un seuil propre à chaque fournisseur, apprécié sur son activité nationale. Ces franchises ne peuvent pas être territorialisées avec les données publiques et ne sont donc pas déduites ici.
Réserves
Les volumes 2025 sont reconduits sur ceux de 2024, non encore publiés.
Le gaz de ville d’Ajaccio est extrapolé au prorata des abonnés, faute de publication du compte rendu ajaccien. Le gaz en citerne et en bouteille n’est pas chiffré, faute de pouvoir isoler la part relevant de l’assiette.
Le fioul domestique retenu ici ne couvre que le chauffage. La statistique publique agrège depuis 2022 le combustible des centrales électriques de Lucciana et du Vazzio, qui n’a pas à figurer dans cette assiette et qui serait de surcroît compté deux fois, puisque l’électricité qu’il produit l’est déjà. Le volume de chauffage, environ 12 000 m³ par an, est reconstitué à partir de la série antérieure à 2022 et constitue probablement une borne haute.
L’identité des redevables insulaires n’est pas établie. C’est l’objet d’une des questions posées dans le troisième volet.
Toute correction documentée est bienvenue, et sera publiée.
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A tundera !
[…] le précédent volet, nous avons vu ce que coûtent les CEE aux ménages corses, sans distinction de ressources. En […]
[…] Le premier volet de cette analyse et le deuxième ont posé les chiffres. Soixante millions d’euros prélevés chaque année sur les Corses. Un tiers qui revient. 7% sur le volet réservé aux ménages modestes.Ces chiffres ne sont pas une fatalité statistique. Ils sont le résultat d’une politique annoncée, votée, et pour l’instant non tenue.Dans ce troisième et dernier volet nous allons voir les responsabilités, ce qu’il conviendrait de faire et quelques conseils pour ne se faire avoir. […]