Les mots d’aujourd’hui. Les maux de demain.

Partons d’un principe simple : tout le monde ne met pas la même chose derrière les mêmes mots.

Le racisme, la xénophobie et les discriminations sont aujourd’hui toujours rejetés dans le débat public et certaines de leurs manifestations sont, d’ailleurs, sanctionnées par la loi.

Alors, chez certains, le vocabulaire s’est adapté.

On ne dira évidemment plus : « je n’aime pas les Arabes ».
On parlera plus volontiers de « défense de nos racines chrétiennes ».

On évitera de dire qu’il y aurait « trop d’Arabes », « trop d’étrangers » ou « trop de continentaux ».
On s’inquiétera plutôt de « la dilution du peuple corse ».

On ne dira pas que l’on préfère vivre entre gens de même origine, de même culture ou de même religion.
On expliquera simplement que l’on veut « défendre notre identité ».

Soyons précis !
La Corse possède une identité. Elle doit pouvoir la transmettre. Son histoire est profondément marquée par le christianisme. Et compte tenu de sa démographie, de la pression immobilière, de la fragilité de sa langue et de son territoire, elle a parfaitement le droit de s’interroger sur les conséquences d’une croissance rapide de sa population.

Refuser ces débats serait aussi absurde que dangereux.

Mais précisément : ce n’est pas leur existence qui m’interroge. C’est la manière dont certains les utilisent et les sous-entendus qu’ils distillent.

Car défendre une identité peut signifier deux choses très différentes.
Cela peut vouloir dire : transmettre une langue, une histoire, une culture et permettre à ceux qui arrivent ici de les connaître, de les partager et, pourquoi pas, de les faire leurs.
Mais cela peut également vouloir dire : déterminer ceux qui seraient suffisamment corses pour appartenir au groupe… et désigner implicitement tous les autres comme une menace pour celui-ci.

Même chose avec nos « racines chrétiennes ».
Que le christianisme ait profondément façonné l’histoire et la culture corses relève de l’évidence. Mais lorsqu’on éprouve soudain le besoin de rappeler ces racines essentiellement lorsqu’on parle de musulmans, ce n’est peut-être plus seulement un cours d’histoire.

Et lorsqu’on parle de « dilution du peuple », j’aimerais que l’on aille au bout du raisonnement : qui dilue le peuple corse ?

Un Marocain installé depuis vingt ans à Bastia ?
Un Français venu de Marseille ?
Un Corse qui se marie avec une continentale ? Une Corse qui épouse un continental ?
Leurs enfants nés ici ?
Quelqu’un dont le patronyme ne sonne pas suffisamment corse ?
À partir de combien de générations cesse-t-on de « diluer » pour commencer à appartenir ?

Ce sont ces questions-là que les formules permettent commodément d’éviter.

Et puis il y a la politique.
L’extrême droite progresse électoralement en Corse. Tous ceux qui souhaitent gagner une élection le savent. Et la tentation devient grande d’aller chercher ces électeurs.
Alors commence une curieuse pêche aux voix.

On adopte progressivement les thèmes de l’extrême droite, puis son vocabulaire, parfois même sa manière de poser les problèmes, tout en expliquant évidemment que l’on n’a rien à voir avec elle.
C’est confortable : on peut ainsi reprendre une partie de son logiciel tout en conservant une étiquette parfaitement respectable.

Je ne prétends évidemment pas que toute personne parlant d’identité soit raciste, que toute personne évoquant l’immigration soit xénophobe ou que rappeler les racines chrétiennes de la Corse transforme quiconque en militant d’extrême droite.
Ce serait intellectuellement paresseux.

Je dis exactement l’inverse : puisque ces mots sont légitimes, il faut être particulièrement attentif à ce que l’on met derrière et éviter d’entretenir un flou électoralement commode.

Une identité se défend-elle en la transmettant ou en dressant la liste de ceux qui ne pourront jamais en faire partie ?
Une politique migratoire vise-t-elle à répondre à des problèmes concrets — logement, services publics, intégration, démographie — ou à stigmatiser des populations ?

Et surtout : jusqu’où certains sont-ils prêts à déplacer leurs propres convictions pour récupérer quelques voix ?

Parce qu’à force de vouloir séduire les électeurs qui votent pour l’extrême droite en leur expliquant qu’au fond elle pose les bonnes questions, emploie les bons mots et pose les problèmes de la bonne manière, il faudra peut-être un jour se demander pourquoi ces électeurs auraient encore besoin de voter pour une copie.

À trop aller à la pêche aux voix du RN, on contribue à banaliser son regard sur la société.
Lorsque des candidats venus d’horizons politiques très différents finissent par parler sa langue, une partie de la bataille est déjà perdue.
Car la première victoire de l’extrême droite, c’est peut-être précisément celle-là : faire parler les autres comme elle.


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2 commentaires

  1. Bonjour A mon avis (corse de la diaspora) la Corse attire des continentaux las des soucis d’insécurité du continent C’est ce nouvel électorat qui doit faire monter le RN local Les 2 grandes villes de Corse sont souvent citées par les assurances au sujet de leur taux minime en cambriolages, vol à la roulotte etc .. (même si ça augmente) Personnellement en tant que femme je n’ai pas d’appréhension la nuit dans les rues de Corse comme je n’en avais pas dans les années 1980 dans certains quartiers de Paris Tout comme on peut s’habiller court et décolleté dans l’ïle tout comme dans ces années là

    • Merci pour votre commentaire. Votre hypothèse mérite effectivement d’être examinée, mais je crois qu’il faut distinguer plusieurs choses.
      Que vous vous sentiez davantage en sécurité en Corse que dans certains endroits du continent est un témoignage parfaitement recevable. La Corse est d’ailleurs relativement épargnée par certaines formes de délinquance du quotidien.

      Mais cela ne signifie pas qu’elle soit dépourvue d’insécurité. Nous connaissons d’autres formes de violence, parfois beaucoup moins visibles : criminalité organisée, homicides, violences intrafamiliales… Le fait qu’une femme puisse se sentir en sécurité en rentrant seule chez elle le soir ne dit donc pas tout de la violence présente dans une société.

      Surtout, en déduire que les continentaux qui s’installent ici viennent principalement pour fuir l’insécurité, puis que ce sont eux qui expliqueraient la progression du vote RN, demanderait des données que nous n’avons pas.
      (J’avais d’ailleurs publié une analyse: https://fpoletti.fr/2024/07/12/elections-legislatives-2024-lelecteur-dormant/)

      Et c’est justement un peu le sujet de mon texte: distinguer ce qui relève de réalités objectives, de perceptions parfaitement légitimes et de conclusions que l’on finit parfois par tirer sans les avoir véritablement démontrées.

      On peut parler de sécurité, d’immigration, d’identité ou des transformations de la Corse. Mais encore faut-il préciser de quoi et de qui l’on parle. Sinon, les sous-entendus finissent parfois par prendre la place des faits.

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