Dans le précédent volet, nous avons vu ce que coûtent les CEE aux ménages corses, sans distinction de ressources. En quatre ans, nous estimons avoir payé 168 millions d’euros.
Mais passe encore de payer. On pourrait se satisfaire des bénéfices qu’en retire notre île. Même pas ! Le constat est consternant.
Deuxième volet : ce que nous recevons
Le registre national des certificats permet de le mesurer, opération par opération et département par département. Le résultat n’est pas celui que l’on attendrait.
Ce que la Corse reçoit
Le registre national recense chaque opération financée, par département. Sur la dernière période complète 2022 à 2025 :
Les chiffres derrière les CEE
Près de 100 millions d’euros de certificats délivrés en Corse : pour quels travaux ?
Valeur marchande estimée des certificats liés aux opérations engagées entre 2022 et 2025. Cliquez sur une catégorie pour voir ce qui se cache derrière le total.
Attention : ces montants ne sont ni le coût des travaux, ni les primes réellement versées aux bénéficiaires.
Le nombre qui manque : pour 2022‑2025, les statistiques départementales publient les volumes de certificats, mais pas le nombre de dossiers. Impossible de savoir ici si ces montants correspondent à quelques très grosses opérations ou à une multitude de petits travaux.
Tout se compte ici en certificats. Pour que ce soit lisible, je les convertis en euros à leur valeur marchande de janvier 2026, des deux côtés de la balance.
Nous payons cent soixante-huit millions. On nous en rend cinquante et un.
Pourquoi mettre l’éclairage public à part ?
Parce que ce poste ne se laisse pas expliquer.
Sur les 100 millions revenus en Corse en quatre ans, 49 proviennent d’une seule opération : la rénovation de l’éclairage extérieur. Et 83 % de ce montant a été engagé sur la seule année 2024.
Cette année-là, l’éclairage extérieur pèse 82 % de tout ce que la Corse a obtenu. Tout le reste (isolation, chauffage, industrie, transports, agriculture) tient dans les 18 % restants.
Rapporté au national, ce reste ne représente que 0,32 % des mêmes opérations déclarées en métropole : deux fois moins que le poids démographique de l’île.
Et le classement des départements est sans appel.
Sur l’éclairage extérieur, en 2024, la Corse-du-Sud est le premier département de France métropolitaine et la Haute-Corse le deuxième. Devant le Nord, la Gironde, le Pas-de-Calais.
Un département de 166 000 habitants a déclaré seize fois le volume du département métropolitain médian.
À elle seule, la Corse représente 17 % de l’éclairage extérieur déclaré en métropole.
Puis le poste s’effondre. Dans l’extraction arrêtée au 1er juin 2026, il ne reste que 20 GWh cumac engagés en 2025, une chute de 99,6 %. Ces données sont encore provisoires.
Et fin novembre 2025, l’État a restreint cette opération, pour cause de possibles fraudes, en la réservant aux collectivités publiques : jusqu’alors, elle couvrait aussi les parkings commerciaux, les zones d’activité, les ports et les campings.
La restriction est intervenue trop tard dans l’année pour expliquer l’effondrement.
Les deux faits se suivent, je ne prétends pas qu’ils s’expliquent l’un l’autre.
Je n’écarte donc pas ce poste par confort. Je l’isole parce qu’il ne ressemble à rien de ce que fait l’île le reste du temps, et que je ne sais pas à quoi il correspond.
En l’incluant, le taux de retour est de 59 %. Sans lui, il tombe à 30 %.
Les deux chiffres sont là ; chacun jugera lequel répond à la question « qu’est-ce qui revient à ceux qui paient ».
Et il faut y ajouter ceci, qui change tout : les certificats corses sont comptés double.
Un arrêté de 2014 multiplie par deux le volume délivré pour toute opération réalisée en zone non interconnectée au réseau électrique continental, la Corse en fait partie.
Hors éclairage extérieur, le constat devient encore plus difficile à expliquer : les opérations réalisées en Corse étaient comptées double et, malgré cet avantage, le retour enregistré n’atteint même pas le tiers de ce que nous versons.
Le chiffre qui devrait faire scandale
Le dispositif comporte deux obligations distinctes.
L’une finance des travaux chez n’importe qui. L’autre est réservée aux ménages modestes, celle qui devait aider les gens qui ont froid l’hiver et qui ne peuvent pas avancer les frais.
Sur les 168 millions versés par les Corses en quatre ans, 84 millions, la moitié, relèvent de cette seconde obligation.
Les fournisseurs ne peuvent pas la remplir avec d’autres chantiers, et comme ces dossiers sont plus lourds à monter, les certificats correspondants coûtent près du double des autres.
Sur ces 84 millions, seulement 6 sont revenus en Corse.
Le retour global est de 59 %. Hors éclairage public, de 30 %. Sur le volet réservé aux plus modestes, on tombe à 7 %.
La moitié de ce que nous payons est officiellement destinée aux ménages modestes. Pourtant, le registre n’en retrouve que 7 % dans les opérations réalisées en Corse. Les 93 % restants sont introuvables à l’échelle de l’île.
Pourquoi si peu revient?
Ce n’est pas faute de sollicitations. Chacun ici reçoit les appels, connaît les prospectus, a vu passer les offres de travaux « financés ».
Ce qui manque, c’est autre chose : personne ne vient regarder votre logement pour vous dire par quoi commencer.
Un installateur de climatisation vous proposera une climatisation.
Un poseur d’isolant vous proposera de l’isolant.
Aucun des deux ne viendra vous expliquer que dans votre cas, le meilleur investissement n’est pas celui qu’il commercialise.
Ce n’est pas de la malhonnêteté : c’est le fonctionnement normal d’un vendeur.
Les chiffres corses portent la marque de cette logique, et l’écart est spectaculaire :
- La climatisation réversible représente 31,5 % des dossiers de rénovation déposés en Corse, le premier poste, de très loin. Mais seulement 9 % de la valeur des certificats.
Autrement dit : près d’un dossier sur trois porte sur le geste le plus facile à vendre et le plus rapide à poser
- L’isolation des combles, elle, ne représente que 14 % des dossiers, mais près d’un tiers de la valeur. Et c’est elle qui devrait venir en premier : climatiser une maison mal isolée, c’est refroidir la rue en été et la chauffer en hiver.
Et souvenez-vous du détail signalé plus haut : le certificat que vous produisez en faisant isoler votre maison, vous n’avez pas le droit de le détenir.
Une société vient donc le chercher, vous verse une prime en échange, et le revend plus cher. La Cour des comptes chiffre la déperdition : 68 à 70 % seulement des contributions deviennent des incitations financières directes.
Le reste, près d’un tiers, se répartit entre la TVA, les programmes nationaux, les coûts de gestion des obligés et les marges des intermédiaires.
Sur trois euros prélevés, un reste dans la tuyauterie du système au lieu d’arriver sous forme de prime à celui qui fait les travaux.
Et voilà le cœur du système : la réalité et la conformité d’une partie des travaux sont contrôlées. Les économies d’énergie réellement obtenues, elles, ne sont généralement jamais mesurées.
Le certificat repose sur un barème théorique, pas sur un compteur. Une fois l’opération déclarée conforme, si l’économie réelle est inférieure à celle promise par le barème, le certificat ne rétrécit pas.
Ce n’est pas moi qui le dis. La Cour des comptes, devant la commission des finances de l’Assemblée nationale, qualifie les économies attachées aux certificats de théoriques et, partant, assez incertaines, et recommande de fonder le dispositif sur les économies réelles.
Elle estime que les résultats affichés surévaluent d’au moins 30 % les économies réalisées en 2022 et 2023.
Le système craque aussi sous le poids de ses propres excès. En juin 2025, l’État a supprimé dix opérations d’un seul coup parce que le surfinancement constituait l’essentiel des travaux concernés.
Le service public existe. Il est sous-dimensionné
Un service public régional de la rénovation énergétique existe depuis 2015. Il s’appelle ORELI, il est porté par la Collectivité de Corse à travers son Agence d’urbanisme et d’énergie.
Il est gratuit: audit du logement, scénarios de travaux, montage des dossiers d’aides, sélection d’entreprises qualifiées, suivi du chantier.
Une convention signée en novembre 2025 avec l’État et l’Anah a structuré l’ensemble, et le dispositif a été étendu aux appartements en 2025.
Son bilan, tel que l’AUE le publie pour 2024 : 159 chantiers réceptionnés au niveau BBC-rénovation, 3,1 millions d’euros d’aides, 195 dossiers en cours, 708 candidatures analysées. Et, dans un bilan distinct publié en novembre 2025, 725 logements individuels accompagnés depuis 2016.
C’est un vrai travail. C’est loin du compte !
À l’horizon 2028, la programmation énergétique visait la rénovation de 9 700 maisons individuelles et de 8 600 logements collectifs. En novembre 2025, ORELI annonçait avoir accompagné 725 logements individuels depuis 2016. Du côté du logement social, l’AUE comptait 1 234 logements réceptionnés au 31 décembre 2024.
Face aux objectifs affichés et à la puissance de la machine commerciale des CEE, le service public reste dramatiquement sous-dimensionné.
L’AUE ne l’ignore pas. Elle a conventionné avec La Poste pour que les facteurs aillent frapper aux portes des propriétaires de maisons anciennes.
Quand il faut mobiliser 470 facteurs pour trouver des bénéficiaires à un dispositif gratuit : c’est le signe que quelque chose ne circule pas.
Le troisième volet
En avril 2021, la Corse s’est fixé un objectif : rénover 8 600 logements sociaux au niveau BBC à l’horizon 2028.
Au 31 décembre 2024, l’AUE en comptait 1 234 réceptionnés. Il en restait donc 7 366 à achever en quatre ans. Et 2024, avec 756 logements terminés, avait pourtant été la meilleure année.
Le troisième et dernier volet montrera ce que ce plan est devenu, posera les questions à ceux qui l’ont voté et vous donnera les trois réflexes qui peuvent vous éviter de perdre plusieurs centaines d’euros avant de signer un devis.
À suivre…
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