Il y a un moment où ça suffit.
J’avoue avoir de plus en plus de mal à comprendre la position de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) sur les prix des carburants en Corse.
Cette administration rappelle elle-même que l’une de ses missions consiste à protéger les intérêts économiques des consommateurs et, par conséquent, leur pouvoir d’achat. Très bien.
Mais lorsqu’il s’agit de la Corse, j’ai parfois le sentiment qu’elle protège surtout autre chose : un dogme, celui de la liberté des prix.
Et ce qui m’agace profondément, c’est de voir des hauts fonctionnaires, loin de la réalité sociale de notre île, nous expliquer doctement qu’une régulation pourrait nuire à la concurrence.
Mais quelle concurrence ?!
La Corse bénéficie déjà d’une fiscalité réduite sur les carburants. Cela n’empêche absolument pas les Corses de payer leurs carburants parmi les plus chers de France.
En 2018, la DGCCRF avait pourtant été chargée, par la préfète Josiane Chevalier, d’étudier la formation des prix dans l’île.
Mais, qu’a-t-il fallu ensuite ?
Que l’Autorité de la concurrence mène ses propres investigations, puis se saisisse d’office, pour que l’on découvre finalement des pratiques anticoncurrentielles qui conduiront à 187,5 millions d’euros de sanctions contre TotalEnergies, Rubis et EG Retail.
Près de 190 millions d’euros qui renvoient la DGCCRF à son incompétence !
Et aujourd’hui, ce qui semble surtout inquiéter l’inquiéter, c’est… la régulation.
On nous explique notamment qu’en outre-mer, les prix réglementés ont conduit les stations à s’aligner sur le prix plafond.
Mais posons la vraie question : qu’est-ce qui intéresse le consommateur, avoir dix prix différents ou payer moins cher ?
Si 120 stations vendent librement entre 2,10 € et 2,30 € et qu’une régulation conduit ces 120 stations à vendre à 1,90 €, le prix sera peut-être devenu unique mais le consommateur, lui, aura gagné.
Il faudra une sacrée dose de mauvaise foi pour lui expliquer le contraire.
C’est d’ailleurs ce qui me gêne dans cette obsession de « l’intensité concurrentielle ». La concurrence n’est pas une fin en soi. Elle est censée produire un résultat : faire pression sur les prix et protéger le consommateur.
Lorsque ce résultat n’est pas là, continuer à défendre le principe comme si rien d’autre ne comptait devient franchement absurde.
L’expérience de l’outremer est d’ailleurs beaucoup moins simple que ce que l’on veut nous faire croire. Lorsque les défauts de la régulation ont été constatés, personne n’a décidé de revenir à la liberté totale des prix ni l’Inspection Générale des Finances, ni l’Autorité de la concurrence.
La régulation a été réformée et renforcée. Le décret Lurel a notamment permis de mieux encadrer les marges et son entrée en vigueur s’est accompagnée d’une baisse des prix.
Si demain une régulation conduit à un prix identique mais sensiblement inférieur à celui payé aujourd’hui, le consommateur corse aura gagné.
Et c’est peut-être là que certains hauts fonctionnaires de la DGCCRF devraient sortir un instant de leurs raisonnements théoriques.
Ce n’est plus seulement de l’aveuglement. C’est une forme d’arrogance technocratique qui finit par mépriser la réalité quotidienne de milliers de Corses.
Parce que derrière leurs doctrines économiques, il y a des gens.
Des étudiants qui comptent leurs euros pour rentrer chez eux. Des parents qui doivent prendre leur voiture pour aller travailler et conduire leurs enfants à l’école. Des salariés qui parcourent chaque jour des dizaines de kilomètres. Des retraités qui n’ont parfois aucune autre solution pour faire leurs courses ou aller chez le médecin.
Des gens qui n’ont pas d’alternative à la voiture et qui, pour certains, n’y arrivent tout simplement plus.
Ceux qui défendent avec tant de certitude la liberté des prix disposent sans doute d’un confort matériel qui leur permet de considérer quelques dizaines de centimes supplémentaires par litre comme une question économique parmi d’autres.
Pour beaucoup de Corses, ce n’est pas une théorie.
C’est 10 ou 15 euros de plus sur un plein. Puis encore 10 ou 15 euros au suivant. Et à la fin du mois, cela compte.
Alors oui, parlons de concurrence. Parlons des risques de la régulation. Améliorons là si elle doit l’être.
Mais arrêtons de sacrifier des gens sur l’autel d’un principe économique.
Quand la défense de la liberté des prix devient plus importante que ce qu’elle produit réellement dans le portefeuille des consommateurs, on ne protège plus la concurrence. On protège un dogme.
La DGCCRF n’est pas là pour protéger ce dogme.
Elle est là pour protéger les consommateurs. Et en Corse, il serait temps qu’elle s’en souvienne. Avant que la rue ne se charge de le lui rappeler !
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