Carburants : on nous prendrait pas un peu pour des imbéciles ?

Invité de 24H Pujadas, Jean-Louis Schilansky, ancien président de l’UFIP – l’organisation professionnelle qui représentait les entreprises du secteur pétrolier français – et ancien dirigeant de Mobil/ExxonMobil, nous explique sur un ton professoral, pourquoi on peut réglementer le prix des carburants outre-mer mais surtout pas en métropole.

Le problème, c’est que son raisonnement se contredit presque tout seul. Et, plus étonnant encore, personne sur le plateau ne semble s’en apercevoir.

Dans les outre-mer, nous dit-il, c’est possible parce que les carburants sont importés et que l’approvisionnement est particulier.
Très bien.

Puis vient la métropole. Et là, pourquoi serait-ce impossible ?
Parce que nous importons environ la moitié du gazole que nous consommons !

Donc, résumons : l’importation permettrait la régulation outre-mer, mais l’empêcherait en métropole.
Il va falloir choisir.

On aurait pu imaginer qu’un journaliste lui fasse simplement remarquer cette contradiction. Rien. L’argument est posé, puis repris comme une évidence.

Vient alors l’argument de la pénurie : si l’État impose un prix inférieur au prix auquel les opérateurs peuvent importer le gazole, personne n’importera à perte.
Évidemment.

Mais qui propose de fixer le prix du litre en lançant des dés ? Personne !
Réglementer un prix ne signifie pas nier le prix du marché international.

Pour s’en convaincre, il suffit de traverser la frontière.

En Belgique, les prix de l’essence et du diesel sont plafonnés.
Pourtant, la Belgique possède des raffineries, appartient au même marché européen, dépend elle aussi des marchés internationaux et applique une fiscalité sur les carburants globalement très proche de la nôtre.

Son prix maximum intègre directement la cotation du produit raffiné sur le marché de Rotterdam, les frais de transport, les coûts logistiques et une marge maximale de distribution. Lorsque les cours internationaux évoluent, le plafond évolue avec eux.

Et le résultat mérite d’être regardé : mi-septembre, si le gazole était pratiquement au même prix qu’en France, l’essence, en revanche était en moyenne près de 20 centimes moins chère en Belgique. Tout cela avec une fiscalité quasiment identique.

Le mécanisme belge a justement été conçu pour éviter qu’un prix administré déconnecté du marché international ne menace l’approvisionnement.
Les Belges n’en ont pas conclu que réglementer était impossible. Ils ont simplement construit une réglementation qui fonctionne.

Et c’est là que la démonstration de notre Jean-Louis Schilansky s’effondre.

Il imagine un plafond fixé en dessous du coût d’importation, constate qu’un tel plafond provoquerait une pénurie, puis transforme cette évidence en preuve que toute régulation serait impossible.
C’est un tour de passe-passe.

Personne ne propose d’obliger un importateur à acheter du gazole plus cher qu’il ne peut le revendre.

La vraie question est de savoir si l’on peut intégrer le prix international dans une formule réglementée, garantir les coûts d’approvisionnement et une rémunération aux opérateurs, tout en plafonnant les marges.
La Belgique répond oui. Depuis plus de cinquante ans.

On peut être contre la régulation des prix. Mais qu’on cesse au moins de la déclarer impossible comme si le débat était clos avant même d’avoir commencé.
Et surtout, qu’on cesse de laisser ce genre d’affirmation passer sur un plateau censé informer sans la moindre contradiction.

Quand un ancien représentant de l’industrie pétrolière déroule une démonstration aussi fragile et que personne ne lui oppose le moindre fait, ce n’est plus seulement agaçant.
C’est le débat lui-même qu’on escamote.

Et à force de nous servir des impossibilités qui n’en sont pas, avec beaucoup d’assurance et aucun contradicteur en face: on finit vraiment par se demander si on ne nous prend pas pour des imbéciles.


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