Je ne sais pas si « fébrile » est le mot qui qualifie le mieux ce que je ressens. Mais ça y est : notre recours devant le Conseil d’État est audiencé. Et j’ai l’impression que cette audience du 30 septembre dépasse largement ma petite personne.

Avec le collectif A4C, nous portons depuis huit ans le dossier de la cherté des carburants en Corse. Nous n’avons jamais lâché ce dossier.
Pourtant, les occasions de passer à autre chose ont été nombreuses. Dans la tendance haussière des prix, il y a eu des phases de baisse. Dans ces périodes, la problématique des carburants perdait de sa visibilité. Le sujet intéressait moins.
Mais nous n’avons jamais renoncé.
On nous a parfois regardés comme si nous nous battions contre des moulins à vent. Pourtant, les moulins avaient un nom.
Et puis il y a eu cette décision historique de l’Autorité de la concurrence et les sanctions de 187,5 millions d’euros infligées aux sociétés pétrolières.
Devant les retombées médiatiques, la récupération politique de ces sanctions n’a pas manqué.
Nous, nous savions que cette décision n’était qu’une étape. L’Autorité de la concurrence avait sanctionné le passé. Mais le plus important restait à faire : garantir l’avenir.
À la suite de ces sanctions, nous avons demandé au ministre de l’Économie de mettre en œuvre un décret en Conseil d’État fondé sur l’article L. 410-2 du code de commerce, permettant d’encadrer les prix des carburants en Corse.
Devant le silence de l’administration, nous avons décidé de saisir la plus haute juridiction administrative.
Et, au nom du collectif A4C, j’ai porté ce recours afin de demander au Conseil d’État d’annuler le refus implicite du Gouvernement d’examiner notre demande de régulation et de lui enjoindre de procéder à un réexamen effectif et circonstancié de celle-ci dans un délai de deux mois.
Nous avons fait ce que le président du Conseil exécutif de Corse n’a jamais fait, alors même que l’État est resté sourd à la délibération 2021-172 AC de l’Assemblée de Corse portant sur l’approbation d’un rapport demandant la régulation.
Il s’est contenté de courriers, nous, nous défions l’État.
Après des mois d’attente, un mémoire introductif et un mémoire en réplique à la défense du Gouvernement, nous y voilà : l’affaire est audiencée le 30 septembre.
Cette action s’est déroulée dans la quasi-indifférence de la classe politique insulaire.
La seule exception est le député Paul-André Colombani, puisque, chacun avec nos moyens et dans nos fonctions respectives, nous prenons aujourd’hui l’État en tenaille : il a obtenu cette mission parlementaire visant à promouvoir une régulation dont nous demandons, de notre côté, l’examen devant le Conseil d’État.
Et c’est peut-être là que quelque chose me heurte profondément.
Dans cette souffrance généralisée provoquée par un pouvoir d’achat qui s’effondre, l’attention politique se porte plus facilement vers ceux qui sont organisés, ceux qui savent se constituer en groupe, faire entendre leur voix et, demain, peser électoralement.
C’est bien profitable lorsqu’on recherche des suffrages futurs.
Ceux qui souffrent, bien souvent en silence et dans l’anonymat, sont pourtant plus nombreux. Mais ils sont dispersés. Ils n’ont ni syndicat, ni organisation, ni porte-parole naturel.
Ce sont eux que nous n’avons jamais voulu oublier et qui ont guidé notre ténacité.
Nous n’avons aucune garantie sur ce qui sera dit lors de cette audience. Nous ne connaissons pas le sens général des conclusions de la rapporteure publique.
La seule chose que nous pouvons dire, c’est que notre recours sera examiné en chambres réunies, une formation que le Conseil d’État réserve aux affaires présentant une difficulté juridique particulière.
Je ne suis pas fébrile sur l’exigence de résultat : nous faisons tout notre possible avec nos moyens.
Mais nous portons l’espoir de voir changer un petit quelque chose dans le quotidien de tous les Corses.
Et l’idée que huit années de travail puissent, peut-être, y contribuer suffit à expliquer l’émotion que je ressens aujourd’hui.
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