Le Bureau de vérification de l’identité corse

Il existe en Corse une administration dont personne ne connaît l’adresse, mais dont les fonctionnaires les plus zélés travaillent nuit et jour.

Ses agents ne sont ni élus ni recrutés sur concours. Ils sévissent principalement sur les réseaux sociaux, où, comme chacun sait, la disponibilité constitue une forme supérieure de compétence.

Leur mission est délicate : déterminer qui est Corse et qui ne l’est pas.
Les voilà donc chargés de vérifier les patronymes, les origines, les grands-parents et, pourquoi pas, la conformité des arbres généalogiques.

Un nom qui ne sonne pas assez corse ? Suspect.
Des parents venus d’ailleurs ? Dossier à examiner.
Une jeune femme élue Miss Corse sans avoir consulté le Bureau central de la pureté insulaire ? Scandale national.

On attend désormais la mise en place d’un guichet unique de la corsitude, avec formulaire Cerfa, arbre généalogique certifié et analyse ADN obligatoire.

À force d’entendre certains « politiques » invoquer matin, midi et soir « l’identité corse », quelques citoyens ont fini par croire qu’ils avaient été officiellement nommés au Bureau de vérification de l’identité corse.

Et voilà qu’une jeune femme de 19 ans subit un déferlement de commentaires haineux alors qu’elle n’a fait que réaliser un rêve de petite fille.

Évidemment, ces mêmes politiques vont condamner. Avec cette mine grave qu’ils prennent toujours quand leurs sous-entendus finissent par armer la haine.
Mais ils « oublieront » peut-être un détail : certains d’entre eux entretiennent soigneusement l’ambiguïté sur ce que signifie « être Corse ».

Car l’ambiguïté est électoralement très pratique.

Aux modérés, on parle de culture, de langue. Aux plus radicaux, on laisse entendre qu’il existe de « vrais Corses » et des Corses un peu moins vrais.
Et surtout, on ne tranche jamais.

Chaque électeur peut ainsi entendre ce qu’il souhaite, applaudir le même discours et déposer le même bulletin dans l’urne.

C’est une merveille de marketing politique : une identité ouverte le matin, héréditaire à midi, civique le soir et vaguement ethnique après le dîner.

Voilà le génie électoral : ne jamais dire clairement ce que l’on pense, surtout lorsque plusieurs électorats pensent exactement le contraire.
Alors on laisse mijoter. On entretient le flou. On ramasse les bulletins de tous ceux qui ne mettent pas la même chose derrière les mêmes mots.

Puis, lorsqu’une jeune femme devient la cible de la police des patronymes, nos grands « défenseurs » de l’identité découvrent soudain que les mots ont des conséquences.

Le problème n’est donc pas seulement la haine déversée contre Miss Corse.
Le problème, c’est aussi cette petite musique entretenue : celle qui transforme une culture en frontière, une appartenance en pedigree et un peuple en club privé.

Et puis, jouer sur les colères et monter les gens les uns contre les autres présente un autre avantage : pendant ce temps, on oublie l’essentiel.
On ne parle plus de la vie chère, de la crise du logement, des difficultés d’accès aux soins, des services publics qui reculent ni de tous ces problèmes qui, eux, prennent réellement les Corses à la gorge.

En politique, le flou n’est pas toujours une faiblesse. C’est parfois une stratégie.
Une stratégie destinée dissimuler une absence totale de vision pour notre île


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