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Concurrence : les 5 indicateurs qui dérangent

Analyse, action et transparence sur les carburants en Corse.

Nous avons pu étudier, pour la seule année 2025, près de 191 000 observations journalières fiables de prix du gazole et du SP95, issues de 384 stations-service en Corse et dans les Bouches-du-Rhône.

Le choix des Bouches-du-Rhône n’est pas neutre : c’est un territoire continental proche, relié à la zone de Fos, d’où part l’approvisionnement des dépôts corses.

La question posée est simple : est-ce que les prix à la pompe en Corse se comportent comme dans un marché où la concurrence joue pleinement ?

Les données apportent des réponses troublantes.

Quels sont les écarts en 2025 ?

En 2025, le gazole est en moyenne plus cher en Corse que dans les Bouches-du-Rhône de près de 19,4 centimes par litre hors TVA, toutes stations confondues. Et si l’on compare uniquement avec les réseaux traditionnels du continent, en retirant les grandes surfaces, le low-cost et Total Access, l’écart reste d’environ 15,1 centimes par litre.

Pour le SP95, le constat est le même : l’écart atteint environ 17,2 centimes par litre hors TVA face à l’ensemble du réseau des Bouches-du-Rhône, et encore 13,5 centimes face au seul réseau traditionnel.

Que révèle la dispersion des prix ?

Le rapport montre aussi un autre signal : les prix corses sont moins différenciés entre stations. Pour le gazole, les prix sont plus resserrés en Corse : la dispersion est environ un quart plus faible que dans le réseau traditionnel des Bouches-du-Rhône..

Le même phénomène apparaît pour le SP95 : les prix corses sont plus resserrés entre stations, même si la comparaison doit être lue avec prudence car le nombre de stations traditionnelles vendant du SP95 dans les Bouches-du-Rhône s’est considérablement réduit.

Ce signal ne prouve rien à lui seul : il peut aussi refléter les caractéristiques du marché insulaire. Mais dans un marché où la concurrence par les prix joue fortement, on s’attend normalement à voir davantage de différences visibles entre stations.

Comment se répercutent les hausses du prix de référence du gazole ?

En utilisant la cotation Rotterdam du gazole en 2025, c’est-à-dire un prix de référence du produit raffiné sur le marché européen, nous avons étudié ce qui se passe lorsque le prix amont augmente.

Nous avons regardé toutes les périodes de 30 jours où le prix de référence du gazole a augmenté d’au moins 1 centime par litre, puis comparé la réaction des prix à la pompe.

On identifie 111 fenêtres de hausse Rotterdam en 2025. Pour ces 111 fenêtres : Rotterdam monte en médiane de +2,8 cts/L ; la Corse monte en médiane de +1,65 ct/L ; et le réseau traditionnel des Bouches-du-Rhône monte en médiane de +2,96 cts/L.

Lors des hausses, les prix corses ne répercutent pas intégralement le mouvement amont. Cela signifie qu’il existe une capacité d’absorption dans le prix corse : autrement dit, le niveau de prix pratiqué avant la hausse contient déjà une marge apparente suffisante pour amortir une partie du choc.

Si les prix corses étaient strictement comprimés par les seuls coûts d’insularité, cette capacité d’absorption serait difficile à expliquer. Le fait que les hausses soient moins répercutées en Corse indique donc que le prix de départ comporte une marge apparente de manœuvre.

Et les baisses ?

Sur les 170 fenêtres de baisse de 30 jours en 2025, Rotterdam baisse en médiane de 5 centimes par litre. Dans le réseau traditionnel des Bouches-du-Rhône, les prix baissent d’environ 3,7 centimes. En Corse, ils baissent d’environ 1,9 centime.

Résultat : dans près de 73 % de ces phases de baisse, l’écart entre la Corse et les Bouches-du-Rhône augmente.

Le problème principal ne semble donc pas être une Corse qui monterait plus vite quand le marché monte. Le point central est ailleurs : quand le marché baisse, la baisse arrive moins fortement, ou moins rapidement, jusqu’aux automobilistes corses.

Que disent ces constats lorsqu’on les met bout à bout ?

Pris séparément, chacun de ces éléments vus précédemment pourrait recevoir une explication partielle : l’insularité, la logistique, les volumes, le stockage ou les contraintes d’approvisionnement.

Mais pris ensemble, ils dessinent une réalité difficile à écarter : en Corse, la concurrence par les prix semble fonctionner avec une intensité plus faible que sur le continent.

Quelle intensité commerciale observe-t-on réellement dans les prix corses ?

La réduction de l’intensité commerciale, justement, est l’un des arguments avancés contre toute régulation des prix.

L’intensité commerciale, ici, désigne le fait que les stations se disputent réellement les clients par leurs prix. La question préalable est donc de savoir si cette intensité commerciale est réellement visible aujourd’hui dans les prix corses.

Pour le mesurer, on regarde la fréquence à laquelle les stations changent réellement leurs prix. Afin de comparer des territoires qui n’ont pas le même nombre de stations, on rapporte ces changements au nombre d’observations quotidiennes de stations.

En 2025, pour 1 000 observations quotidiennes de stations, le prix du gazole en Corse change environ 74 fois, contre 274 fois dans le réseau traditionnel des Bouches-du-Rhône. Pour le SP95, la Corse est également moins active : environ 68 changements, contre 135 dans le réseau traditionnel des Bouches-du-Rhône.

Autrement dit, les prix corses bougent beaucoup moins souvent. Et lorsqu’ils bougent, les ajustements sont plus rares, mais plus importants.

La question n’est donc pas seulement de savoir si une régulation pourrait réduire l’intensité commerciale. Elle est aussi de savoir où se trouve aujourd’hui cette intensité commerciale visible dans les prix, lorsque les tarifs corses sont moins différenciés, moins fréquemment ajustés, et lorsque les baisses de marché semblent moins bien parvenir jusqu’aux automobilistes.

Nous ne pouvons pas prouver, avec cette seule analyse, qu’il y a une entente, et nous n’affirmons pas que tout l’écart est injustifié.

Mais nous disons quelque chose de plus précis, et de plus difficile à balayer : les données publiques font apparaître des indices sérieux d’une concurrence par les prix moins effective en Corse.

Dans ces conditions, affirmer simplement que « les prix sont libres » ne suffit pas. La liberté des prix n’a de sens que si la concurrence fonctionne réellement.
Or, lorsque les données suggèrent que la concurrence est elle-même contrainte, la sacro-sainte règle qui veut que la libre concurrence forme les prix tombe à l’eau.

Comme tout n’est pas mal fait, le code de commerce a précisément prévu cette situation : cela s’appelle la régulation.
C’est très précisément ce que nous réclamons pour la Corse.


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2 commentaires

  1. Très bonne analyse comme toujours.
    Mais je pense que rien ne changera comme d’habitude.
    Nous sommes vraiment les vaches à lait prises en otages.
    Merci Monsieur Poletti

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