Dans l’histoire d’une entente, il peut y avoir des passages plus tumultueux. C’est souvent le cas quand les intérêts divergent.
Et c’est très exactement ce qu’il s’est passé en 2022 entre le groupe Total et le groupe Rubis.
La France était en proie à une explosion de l’inflation liée à la guerre en Ukraine. C’est alors que le groupe Total a décidé d’accorder une remise de 20 centimes par litre dans l’ensemble de son réseau français.
Officiellement, cette remise a été présentée comme une contribution directe au pouvoir d’achat des automobilistes.
Officieusement, le groupe renforçait son argumentaire contre les projets de taxation exceptionnelle alors débattus au Parlement.
Le réseau Corse faisant partie du réseau national, cette remise s’est également appliquée sur l’île.
Et c’est précisément à ce moment que les intérêts des différents acteurs ont cessé d’être parfaitement alignés.
Total cherchait à démontrer sa contribution au pouvoir d’achat et à répondre aux critiques sur ses bénéfices exceptionnels.
Vito cherchait à préserver ses parts de marché. Pendant quelques mois, ce qui apparaissait comme un marché relativement stable est devenu un terrain d’affrontement.
Ainsi, en octobre 2022, Vito Corse a assigné TotalEnergies Marketing Corse en concurrence déloyale, estimant que la remise de 20 centimes par litre accordée en 2022 reposait sur une situation anormalement favorable liée à la puissance financière du groupe TotalEnergies et qu’elle constituait une pratique de prix abusivement bas susceptible de désorganiser le marché corse et d’évincer ses concurrents.
Après trois ans de procédure, par un jugement du 20 janvier 2026, le Tribunal des activités économiques de Marseille a rejeté les demandes de Vito Corse.
Nous nous sommes procuré les deux jugements du Tribunal des activités économiques de Marseille : l’un sur le fond du litige opposant Vito Corse à TotalEnergies Marketing Corse, l’autre sur le rapport d’expertise économique produit par Vito Corse, dont certaines parties ont été occultées au titre du secret des affaires.
Ils sont riches d’enseignements.
Premier enseignement : Marseille
Le fait que ce contentieux, pourtant entièrement centré sur le marché corse des carburants, ait été jugé à Marseille sans contestation des parties pose une question simple : si les prix sont censés se former sur un marché strictement corse, où se situent réellement les centres de décision et de pouvoir économique de ce secteur ?
Sans constituer une preuve, ce choix de juridiction suggère que les acteurs eux-mêmes ne considèrent peut-être pas que tout se joue uniquement en Corse.
Deuxième enseignement : les 20 centimes
Les faits constatés par le tribunal montrent que Vito Corse a suivi l’opération de Total pendant plusieurs mois.
Malgré les pertes alléguées par cette entreprise, le tribunal a estimé que celle-ci ne démontrait pas avoir été évincée du marché ni que l’opération de Total constituait une concurrence déloyale.
Ainsi, une baisse de 20 centimes, puis de 10 centimes, a pu être supportée pendant plusieurs mois par les principaux acteurs du marché.
Cela pose une question simple :
Où les acteurs ont-ils trouvé ces 20 centimes ?
Troisième enseignement : l’influence réelle de l’enseigne
Parmi les moyens invoqués par Total figurait l’argument selon lequel sa responsabilité ne pouvait être engagée au titre des prix pratiqués à la pompe, les stations-service étant selon elle totalement autonomes dans leur politique tarifaire.
Le tribunal a rejeté cet argument, relevant que les stations du réseau avaient appliqué au centime près la remise annoncée par Total. Dès lors, l’enseigne ne pouvait à la fois communiquer sur une opération nationale de baisse des prix et prétendre être étrangère aux tarifs effectivement pratiqués à la pompe.
Là encore, une question se pose :
Si une enseigne est capable de faire appliquer au centime près une remise nationale sur l’ensemble de son réseau, quelle est, en temps normal, son influence sur les prix pratiqués localement ?
Quatrième enseignement : le rapport Meindl
Au cours de la procédure, Vito Corse a produit un rapport d’expertise économique destiné à étayer sa demande d’indemnisation. Le tribunal a considéré que certaines parties de ce rapport relevaient du secret des affaires et ne pouvaient être communiquées qu’au travers d’une version restreinte.
Cette décision nous apprend une chose essentielle : des analyses économiques détaillées du marché existent bel et bien. Des données existent. Des calculs existent. Des évaluations économiques existent.
Et elles sont suffisamment précises et suffisamment sensibles pour que la justice estime nécessaire d’en protéger une partie.
Lorsqu’il s’agit d’expliquer aux consommateurs corses pourquoi ils paient leur carburant plus cher qu’ailleurs malgré une TVA réduite, ces mêmes données disparaissent derrière un mur d’opacité.
La transparence est de rigueur lorsqu’il s’agit de défendre des intérêts privés devant un tribunal. Elle semble beaucoup plus difficile à obtenir lorsqu’il s’agit d’éclairer les consommateurs qui financent, chaque jour, l’ensemble du système.
Conclusion
Finalement, l’intérêt de cette affaire est peut-être moins de savoir qui avait raison entre Vito et Total que de révéler qu’au moment où les intérêts des acteurs ont cessé d’être parfaitement alignés, une partie du fonctionnement réel du marché est devenue visible, mais uniquement dans l’enceinte discrète d’un tribunal.
C’est précisément cette visibilité qui fait aujourd’hui cruellement défaut au débat public.
Il faut que les consommateurs aient accès à une transparence réelle sur les coûts, les marges et les mécanismes de formation des prix. En d’autres termes : à une régulation du prix des carburant en Corse !
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